L'origine des guinguettes

ou le petit moment culturel offert par la Guinguette du Génie

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        L’origine du mot guinguette est controversée. Littré cite cette étymologie mais associe guinguet  à vin aigrelet.  Cette étymologie, la plus couramment proposée, renvoie au vin aigrelet - donc peu cher - produit par le vigneron d’Ile-de-France et qui aurait donné naissance à des établissements où on le consommait.

 

 

        D'après les sources consultées, on s'aperçoit que deux types de définitions se concurrencent : une série renvoie au vin consommé, l'autre évoque plutôt la danse.  «Guinguette : établissement situé hors ou près des murs, où les gens du peuple vont boire, manger et danser les jours de fête».

 

        On sait que les guinguettes connaissent au XVIIIe siècle un grand essor. Comme le signale Marcel Lachiver, dans son étude du vignoble d'Ile-de-France, Paris, au milieu du siècle connaît un accroissement démographique important.  Le vignoble d'Ile-de-France va augmenter sa production pour alimenter les débits de boissons que sont alors les guinguettes. On n'en compte guère dans Paris intra-muros, mais les guinguettes fleurissent dans les villages proches de Paris, au-delà des barrières (grands boulevards aujourd'hui).

  

        Au début du XIXe siècle, on constate un glissement de sens du mot guinguette : plutôt qu'un débit de boissons, le terme renvoie maintenant à des lieux où l'on danse (cette remarque permet aussi d'accorder du crédit à l'étymologie guinguet pour vin aigrelet). Les guinguettes des environs de la capitale, notamment à Belleville, Montrouge et Bercy, vont bénéficier d'un large succès pendant le XIXe siècle.

 

 

        On pourra méditer aussi l'idée que l'urbanisation des villages annexés par Paris en 1859 a renvoyé les guinguettes plus loin.  L'idéal de la guinguette n'est-il pas champêtre ?  On pourra aussi se demander dans quelle mesure le déplacement de l'octroi, conséquence de l'annexion, des barrières aux fortifications (aujourd'hui boulevard périphérique) n'a pas entraîné un exode économique des guinguettes, qui échappent ainsi à l'impôt qui frappait marchandises et denrées.

 

        Dans le même temps, les bords de la Seine et de la Marne attirent, dans la première moitié du XIXe siècle, les canotiers.  La mode du rowing est venue de Grande-Bretagne et se répand dans les alentours de la capitale. En 1846 paraît un Manuel universel et raisonné du canotier, dans lequel on cite les régates de Bercy et d'Asnières.

 

        L’industrialisation suscite un nouveau développement urbain et démographique de Paris. L’essor des moyens de transport, et notamment l’ouverture du chemin de fer de La Bastille, permet au Parisien de gagner les lieux de promenade : Bois de Boulogne et de Vincennes, les bords de Seine et de Marne, où l’on retrouve les guinguettes.

 

        Des dizaines de guinguettes fleurissent alors, de part et d’autre de la rivière, sur les berges, reliées entre elles par de nombreux passeurs. Bien qu'il soit vraisemblable qu'une large partie de la population en jouissait déjà, les lois sur le repos dominical, en 1906, permettent à une population plus importante d'employés et d'ouvriers d'accéder aux loisirs.

 

        Pendant l'entre-deux-guerres, alors que les guinguettes de l'ouest parisien sont éliminées par l'industrialisation de la banlieue, les guinguettes des bords de Marne attirent une foule considérable, comme on peut le voir dans le court métrage de Marcel Carné, Nogent Eldorado du dimanche (1929).

 

         Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les établissements des bords de Marne connaissent un nouveau succès, comme en témoignent les photographies de Robert Doisneau et de Willy Ronis.  Cependant, un peu plus tard, les guinguettes vont progressivement connaître le déclin. Certaines se transforment en dancings, d'autres sont remplacées par des restaurants.  L'un des plus célèbres établissements, Convert, ferme en 1969. Les bâtiments sont détruits peu après. Les guinguettes ferment leurs volets...

 

 

        Sans doute l'évolution des modes de vie explique-t-elle le recul des guinguettes : l'automobile permet au Parisien d'aller plus loin, à la recherche de la campagne. Sans doute aussi la formule ne répond-elle plus au goût de l'époque ?

 

        Le grand attrait des guinguettes, c'est évidemment la danse. On sait que la valse, la polka, la mazurka et le scottish ont pris la place, dans le courant du XIXe siècle, des danses traditionnelles.  D'autres genres musicaux viendront enrichir le répertoire : la valse musette, le tango, le swing musette.  Les plus prestigieux établissements accueillent des orchestres.  Parfois, une tribune est ménagée en hauteur, sans doute pour gagner de la place pour les tables et la piste de danse. On dit aussi qu'il suffisait d'enlever l'échelle d'accès pour empêcher les musiciens de se laisser distraire... 

        Nogent-sur-Marne a accueilli, à la fin du siècle dernier, une forte vague d'immigrés italiens, qui avaient apporté avec eux le fisarmonica, l'accordéon.  C'est Louis Peguri, dont la famille a des attaches nogentaises, qui impose cet instrument dans les bals musettes parisiens. Son frère, Michel, joue fréquemment dans les établissements de Nogent. Deux autres grands noms de l'accordéon sont issus de cette communauté italienne : Augusto Baldi et Tony Murena, qui fit ses débuts au Casino du viaduc.

 

 

        Par la suite, tous les grands accordéonistes devaient s'illustrer dans les guinguettes, avec la valse musette, du champagne en intraveineuse, comme le disait, dans sa langue pittoresque, le célèbre Jo Privat. Il faut situer les guinguettes dans le contexte plus général des bords de Marne. Pendant la saison, des fêtes nautiques sont organisées dans chaque ville : à Joinville, c'est la fête des Ondines, à Nogent, les fêtes du viaduc. Ces fêtes attirent des milliers de personnes sur les berges et sur l’eau, pour assister à des joutes, des courses d’aviron et des concours de bateaux fleuris qui animent alors les bords de la rivière.  Sur la berge, des courses de tonneaux et des concours de fouets sont organisés. On voit même à Nogent une course de jambes de bois, organisée par le père Wiart, mutilé de la guerre de 1870.  Les plaisirs de l'eau sont à la portée de tous : on loue toutes sortes d'embarcations. C'est donc toute une variété d'activités qui est proposée au public des bords de Marne. 

 

        C’est cette profusion d’établissements qui a fait dire à certains qu’il y avait plus de 200 guinguettes sur les Bords de Marne. En fait, il faut faire la part des choses entre les restaurants, qui devaient sans doute occasionnellement accueillir des musiciens ambulants et les vraies guinguettes avec salle de bal et musiciens réguliers. De même, certains établissements éphémères et repris plusieurs fois de suite au même emplacement ont fait multiplier ces chiffres de façon non contrôlée. Une seule chose est certaine, c’est qu’ils étaient très nombreux et ont eu une activité florissante jusqu’à la seconde guerre mondiale pour la plupart.

        Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Après une renaissance certaine dans les années 1990, plusieurs de ces établissements ont fermé très récemment, et non des moindres : « Chez Mimi la Sardine » à Noisy-le-Grand. « Le Restaurant de l’Ile du Moulin-Bateau » à Bonneuil, une ancienne guinguette qui existait depuis plus de 100 ans. Et enfin « Le Petit Robinson » à Joinville-le-Pont.

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